Marianne Cantacuzène, lectrice publique

 

Avant de venir à Agen, j’ai lu le programme de ces journées, et j’ai constaté que l’Association des Directeurs des Bibliothèques Départementales de Prêt m’offre une tribune de choix, ce dont je la remercie. Je la remercie d’autant plus que j’ai le plaisir de me trouver aujourd’hui au côté de Marie Rouanet que, plus jeune, j’étais venue écouter à la bibliothèque de Bédarieux ; celle-ci était encore, à l’époque, dans le centre culturel.

Je m’efforcerai de témoigner du point de vue de ma pratique artistique professionnelle, pour tenter d’apporter une contribution utile à ces débats.

J’ai souhaité, outre une description de mon parcours et de ma pratique professionnels, énoncer ici les questions que je me pose aux plans artistique, économique et social. C’est dans ce dernier champ que se situe, pour moi, la rencontre entre la bibliothèque publique et la lectrice que je suis.

Parcours et pratique professionnels

Formée au théâtre, du côté des amateurs, pendant vingt ans au sein du Théâtre du Campagnol, puis ayant fréquenté d’excellents comédiens comme spectatrice privilégiée (j’ai travaillé pendant dix dans l’équipe de direction d’un théâtre professionnel), j’ai commencé par faire des lectures-spectacles avant d’en arriver à une forme plus sobre de lectures à haute voix en public. En fait, j’ai commencé à lire publiquement pour inciter les gens à venir au théâtre, pour essayer de leur donner le goût de ce qu’ils pouvaient y voir.

Aujourd’hui, je suis lectrice publique à plein-temps depuis deux années.

Je lis, sur commande, à l’occasion de festivals (Festival de la Nouvelle à Saint Quentin, Festival Des vallées se livrent dans l’Hérault) ou pour des soirées privées, comme pourrait le faire un musicien ; je lis également, à l’occasion des grandes fêtes de lecture que sont Le Printemps des Poètes ou Lire en Fête des textes que j’ai choisis dans un répertoire que je me constitue au fil du temps comme un catalogue. Mes lectures sont souvent accompagnées de musiques composées et jouées pour l’occasion.

Mon goût, je dirais presque mon choix militant, me porte à aller lire pour des gens qui n’en ont pas l’habitude, des œuvres d’une qualité littéraire incontestée : je pense par exemple à la lecture d’un roman de Salman Rushdie que j’ai proposée cet été lors d’une opération qui s’appelait Les Musardînes dans le département de la Somme.

Mais aussi, et surtout, je construis des lectures au très long cours qui deviennent des aventures humaines.

En 2001, de mai à octobre a eu lieu La très grande randonnée de l’histoire de Don Quichotte, ou le livre qui se rend à pied au cœur des campagnes. Il s’agissait de la lecture intégrale du roman de Cervantès dans la magnifique traduction d’Aline Schulman au Seuil, réalisée en traversant la France à pied, et en lisant dans 90 communes différentes comme autant d’épisodes, ce merveilleux feuilleton.

Aujourd’hui, je suis en train de mettre sur pied un autre projet fou qui s’intitulera La fête à Victor ou le partage de La Légendequi lui, sera réalisé en janvier 2003 à Amiens où je vis. Il s’agit de la lecture intégrale de La Légende des siècles de Victor Hugo, d’un seul trait, durant un marathon-lecture d’une trentaine d’heures avec une centaine de lecteurs qui donneront chacun la couleur singulière de leur voix.

En outre, j’encadre des formations à la lecture à haute voix dans des établissements scolaires, dans des bibliothèques, à l’université, et dans une maison d’arrêt. Le dernier projet en date autour de La Légende est d’ailleurs essentiellement un projet de formation, puisque avec une équipe de dix professionnels, nous sommes en train de former les cent amateurs que nous avons embarqués dans notre aventure !

Voilà pour la présentation succincte de mon parcours professionnel.

Les questions artistiques : quel répertoire ? quelle interprétation ?

En tant que professionnelle du spectacle, et sans doute parce que je viens du théâtre, la première question est celle de la validité artistique de mon travail.

En premier lieu, sur le répertoire. Quoi lire ? Quoi lire à qui ? Parce que hormis l’âge, je ne crois pas qu’il y ait des œuvres que l’on doit réserver à telle ou telle catégorie sociale.

J’ai longtemps lu bénévolement à des illettrés, souvent d’origine étrangère ; et mon meilleur souvenir a été lorsqu’une femme qui m’écoutait régulièrement est revenue, très fière, un livre de Maupassant sous le bras parce que " ce Monsieur Maupassant, il sait bien raconter les histoires ".

Plus récemment, j’ai réussi à enchanter des gens de cette même association de lutte contre l’illettrisme, avec un roman de Salman Rushdie.

En prison, une détenue a décollé de la réalité carcérale en travaillant avec moi sur un poème de Francis Ponge.

Une des choses que je trouve les plus difficiles, c’est de se constituer un répertoire qui a une valeur littéraire. Car bien peu de livres, hors du théâtre, ont été écrits pour être lus à haute voix, je veux dire lus dans leur intégralité : on n’a pas le temps de se faire tout lire par la lectrice.

Les gens sont actuellement très friands de petits morceaux de choix. Je pense en particulier à des lectures thématiques qu’on m’a commandées sur le vin, sur le goût ou sur le pain… Je le fais, tout en y répugnant un peu, sauf avec des textes courts dont on peut donner tout le contenu, parce que je suis viscéralement opposée aux best of, et aux reader digests ! P

arfois, surtout avec des préadolescents, je lis le début d’un roman de qualité, avec la ferme intention qu’ils l’empruntent ensuite. Et ça marche bien !

Au fil de mes lectures personnelles, j’essaie de trouver de courts textes, très divers, parfois des traductions étrangères, car j’aime emmener les auditeurs vers des univers qui nous font voyager.

L’interprétation est au centre de mon questionnement personnel.

Est-ce du théâtre, mais alors, pourquoi avoir le texte en main ?

Qui est la lectrice ? Un personnage de l’histoire, le personnage de La lectrice ?

Que donne-t-elle à entendre : sa voix, la voix de l’auteur, la voix d’un narrateur, la voix de chacun des personnages ?

Que donne-t-elle à voir ? Sa présence en public fait-elle spectacle ? Porte-t-elle une tenue particulière, des accessoires, est-elle dans un décor, une lumière ?

Je n’ai pas de réponse toute faite ! !

Tombée en amour devant un texte, qui m’a fait rêver, je me demande toujours, comme au jeu du baccalauréat : " et si c’était une musique ? " comme je pourrais me demander " et si c’était une couleur, une lumière ? ", en l’associant à une création plastique.

Le théâtre m’a toujours appris que tout ce qui est donné à voir est vu par le public. Or n’étant pas un personnage autre que la lectrice, la passeuse de texte, j’aurais tendance à aller vers une forme où seule la musique en train de se jouer sur scène, et la voix en train de se dérouler, font image. Pour que l’auditoire se fabrique lui-même ses images. Je me sens de plus en plus comme une instrumentiste ; ma voix dans mon corps étant l’instrument, le texte, la partition.

En fait, chaque œuvre appelle sa forme : avec Don Quichotte, j’arrivais en marchant et jouant du tambour, j’avais un vrai costume de scène. Pour Victor Hugo, nous serons très neutres, très sobres, mais nous avons choisi un décor naturel très prégnant avec le Musée de Picardie. Pour Salman Rushdie, nous sommes assises avec le public autour d’une grande table où de simples fleurs coupées et des petites bougies nous emmènent dans un univers kitsch assez indien… Pour le concert littéraire Le sens de la marche, nous sommes vêtus comme de simples instrumentistes, et ce sont les instruments de musique qui sont les plus imposants sur la scène.

Les questions économiques : comment gagner sa vie en allant lire à la campagne ?

A la sortie d’une lecture privée, une dame ravie me demandait d’un air gourmand et légèrement sûr de la réponse " et vous arrivez à en vivre ? ".

Je n’osai pas lui rétorquer " très mal Madame, merci ! "... En début de carrière, et c’est là que je me situe, le téléphone ne déborde pas de demandes !

Or il est très difficile de démarcher des gens, à la manière d’un artisan, pour vendre quelque chose qui n’est pas un produit. Les gens adorent qu’on leur lise des histoires, mais en rien ils n’imagineraient payer pour cela.

Et puis, me situant plutôt du côté de la passion pour un texte et/ou un projet de diffusion culturelle pour des territoires ruraux, ou en partageant avec des amateurs qu’il faut former avec la plus haute exigence, je me situe forcément dans le champ de l’action subventionnée.

De ce point de vue, je suis plutôt bien lotie, puisque les institutions départementales, régionales et nationales m’ont soutenue pour tous les projets un peu grands. Mais le métier de chasseur de subventions est un métier à plein temps, qui empêche d’avoir l’esprit tranquille pour améliorer son travail par la formation continue, qui fait se confondre les critères de qualité intrinsèque, de difficultés budgétaires réelles, ce qui est usant et anxiogène.

Je veux continuer à aller lire dans les campagnes. Qui peut m’aider ? Est-ce utile ? Suis-je la bonne personne pour le faire ? Pourquoi dépensai-je autant d’énergie à inventer des projets qui vont certes donner envie, mais qui vont encombrer les commissions d’attributions de subventions et les comités d’experts qui ne savent pas dans quelle case me mettre ?

J’en arrive, très naturellement par ces questions, au dernier point de mon intervention qui est celui de

L’utilité sociale : comment rencontrer la bibliothèque publique ?

En effet, j’ai rencontré, en particulier au moment du montage de la production de la lecture de Don Quichotte (c’était un projet qui tournait avec un budget de près de 600 000 F), une écoute enthousiaste de votre part.

A la bibliothèque départementale du Tarn, dans celle de l’Aveyron, du Cher, de la Somme, du Pas-de-Calais, du Nord, j’ai trouvé une écoute, des conseils sur vos réseaux que vous semblez très bien connaître, et parfois… des sous !

Dans le Pas-de-Calais, j’ai même trouvé auprès de Pierre Andricq une proposition de coproduction pour le passage de Don Quichotte, puis pour notre concert littéraire Le sens de la marche. Aujourd’hui, tout est prêt, les affiches ont été imprimées grâce à ces subventions, la lecture est proposée à moitié prix aux bibliothèques du réseau qui la programment, mais j’ai un mal fou à convaincre ces bibliothèques de nous faire venir.

J’ai plus de chance dans la Somme où la même proposition a été faite à des programmateurs du réseau des Petites Scènes de la Somme, qui eux l’ont choisie…

Je sens, après deux années de travail, que mes relations avec les bibliothèques dépendent de leur richesse économique : en secteur urbain, ou dans des équipements liés à des communautés de communes, nous parlons la même langue. Nous nous régalons à l’avance de faire partager un texte à un auditoire (je pense à Lydie Glaunès dans le Tarn, à la bibliothécaire de Mourjou, à Hélène Debar à Liginiac, à Françoise Coqblin à Pithiviers, à Dominique Bouvier à Vert-le-Petit, à Madame Colombe à la Médiathèque de Rungis, à l’équipe de la médiathèque de Grouches-Luchuel, à Michèle Leucérand et à Brigitte Luche dans le Nord, à Philippe Gaucher à Calais, ….).

Au moment de la lecture, l’énergie et le dévouement des personnels des bibliothèques qui nous accueillent sont toujours très émouvants.

Dans des équipements pauvres, où même le personnel permanent n’est pas payé, il est bien plus difficile de parler de littérature, quand on a fait le constat navré que ma proposition de prix est obscène en regard du budget annuel consacré à l’achat de livres…

Pour conclure, je voudrais rappeler l’objectif de mon travail de lecture en public, parce que j’ai l’intuition qu’il recoupe le vôtre.

Pour moi, il s’agit d’abord de participer au partage de la littérature avec le plus grand nombre.

Si j’étais rentière, et que je pouvais travailler sans souci du lendemain, mes lectures auraient toutes comme décor, des piles de livres. Ces piles seraient offertes au public, car systématiquement, lorsque la lecture a bien marché, les gens viennent feuilleter mon livre, et je sens qu’ils repartiraient bien avec…

Or, c’est dans ce cas-là seulement, lorsque j’ai donné envie de lire, que j’ai l’impression d’avoir accompli mon travail.

Je pense que nous pourrions collaborer plus étroitement par le biais de la formation croisée : il pourrait exister des ateliers de lecture à voix haute, comme il y a des ateliers de théâtre, où l’intervenant artiste proposerait sa compétence de travail vocal et corporel, tandis que l’intervenant bibliothécaire proposerait sa compétence documentaire en alimentant un répertoire de textes contemporains par exemple. On pourrait imaginer que l’auteur soit associé à un travail de cet ordre.