Marie Rouanet , écrivain

 

’étais, il y a peu, à la fête du livre de Brive et le samedi soir, à table, il y a eu grande discussion sur la question de savoir ce que désire un écrivain. Les positions étaient à peu près également réparties : il s’agissait d’être lu... et bien lu.

Etre lu, c’est toute l’affaire de l’édition. C’est l’histoire d’un livre, histoire longue parfois, qui court de la présentation d’un manuscrit à sa réalisation, sa mise en place, sa publicité... Cette histoire implique de nombreux agents : l’auteur, l’éditeur, le journaliste, le diffuseur, le libraire... Du manuscrit à la table du libraire, il se passe beaucoup de temps et ce décalage de l’écrit au lu est essentiel sans doute à la vie du livre telle que nous la connaissons.

Être bien lu, cela concerne le destinataire du texte, celui que j’appellerais le lecteur de base : non pas le lecteur de la maison d’édition, qui est toujours suspect, non pas le journaliste, non pas le critique...mais l’anonyme qui se saisit du livre et qui le lit sans qu’on sache ni comment ni pourquoi..

Quelle réaction, quel retour l’écrivain reçoit-il du lecteur ? Si nous prenons un livre vendu par exemple à 10.000 ou 15.000 exemplaires, le nombre de gens qui pourront dire à l’auteur ce qu’ils en pensent, soit dans une lettre, soit dans un rapport véritablement personnel, ce nombre est infime.

L’écrivain souhaite être lu par tous, bien sûr, par n’importe qui, par le lecteur anonyme, multiple, par n’importe qui de n’importe où ; et, paradoxe, dans le même temps, il aimerait être derrière l’épaule de chacun pour s’assurer de la qualité de chaque lecture particulière, pour proposer même à chacun une explication de texte, pour guider la lecture.

Il y a toujours, chez l’auteur, cette crainte de n’être pas compris... C’est une véritable angoisse : comment un lecteur peut-il sauter certaines de mes pages ? Comment peut-il renoncer à finir mon livre ? A-t-on très bien compris telle page et telle autre ...

Rencontrer un lecteur est, pour un écrivain, une véritable épreuve, mais une épreuve dont il est friand. Si l’acteur de théâtre, le chanteur, l’artiste scénique en général peut sentir la pulsation de ce qui fonctionne dans le spectacle, l’auteur, lui, ne peut sentir tout cela. L’auteur en fait est fondamentalement seul ; il souhaite sans doute cette solitude dont a besoin et que lui procure l’écriture ; il n’entend que le murmure de son propre stylo ; il ignore où va tomber son texte, en quelles mains, pour quel usage...

La bibliothèque offre à l’écrivain cette possibilité de rencontre avec le public ; elle offre cette sensation de la qualité de la réception du texte, de l’émotion qu’il suscite. Mais le livre est fini. Il est irrattrapable. Le tour de chant, la pièce, eux, peuvent être un peu modifiés, transformés en fonction des réactions du public.

Le lectorat est une chose extrêmement évaporée dans l’espace et dans le temps... J’évoquais le temps nécessaire à l’édition d’un texte. Quand mon prochain livre sortira, il ne sera déjà plus d’actualité pour moi ; je serai attelée à un autre ouvrage, concentrée sur un autre travail.

Il existe également cette distorsion dans le temps des gens qui découvrent aujourd’hui un livre ancien d’une dizaine d’années. Vous n’êtes plus vous-même, le contemporain de cette œuvre. Et pourtant, c’est celle-là qui a fait mouche.

En bibliothèque, le lectorat n’est plus un lectorat, c’est un auditoire. Il y a quelque chose de magique à tenir le public sous son regard, à pouvoir le surveiller, à pouvoir veiller à ce qu’il ne s’égare pas, à pouvoir s’assurer qu’il va comprendre exactement ce qu’on a voulu dire... Quel soulagement de pouvoir dire la glose du texte plutôt que le texte lui-même !

Certes, en bibliothèque ne sont présents que les gens que l’auteur intéresse... Cela lui évite de rencontrer ceux qui n’aiment pas ce qu’il fait, ceux qui sont critiques... pire, ceux qui sont indifférents à son travail. J’ai une grande reconnaissance pour la bibliothèque en général, en tant que lectrice, bien sûr, mais en tant qu’écrivain également : c’est là que se tiennent les rencontres les plus intéressantes qu’il me soit donné d’avoir.

Les bibliothécaires lisent vos livres, ils en discutent parfois dans un comité de lecture, ils les mettent en circulation, ils les exposent, ils les prêtent, ils forment les lecteurs. La venue d’un écrivain est l’occasion d’une attention portée à l’œuvre.

L’écrivain va connaître dans ces lieux, qu’ils soient vieux, poussiéreux, pleins de vieilles dames et de vieux messieurs, la chaleur du rapport direct, le bonheur du rapport direct.

Beaucoup de petites bibliothèques fonctionnent grâce au bénévolat et l’on est très ému de ces gens qui se mettent à votre service , sans que cela soit leur métier... Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas écrire un livre sur les bibliothèques qu’il m’a été donné de connaître. Car je suis allée un peu partout ! Je connais sans doute la bibliothèque la plus petite du monde... Elle se trouve dans le tambour d’une entrée de poste, dans le Puy de Dôme. On souhaiterait certes pour ce village des locaux où l’on pourrait se tenir autrement que debout...mais ce qui est émouvant là, c’est l’arrivée du livre.

Sans être forcément des lieux aux normes, les bibliothèques sont de formidables lieux de rencontres. J’ai aussi visité de nombreuses bibliothèques de prison... La bibliothèque va jusque-là, et c’est bien. J’accepte volontiers toutes les invitations dans les maisons d’arrêt, car je crois qu’avec les hôpitaux et les maisons de retraite, il s’agit là des endroits où le livre peut faire le plus de profit ; ce sont des lieux où l’on a du temps.

C’est dans les bibliothèques que je touche du doigt l’impact d’une parole, non pas faite pour être dite, mais qui, ici, est lue, puis commentée. Cette expérience est pour moi irremplaçable. Ce que je vis dans les bibliothèques ne modifie pas le travail d’écriture, ne modifie pas ce qu’on doit écrire, ce qu’on sent devoir faire (ceci se situe sur un autre plan), mais me permet de ressentir le fruit porté par cette parole écrite.