Robert Damien, philosophe

Je vous remercie, Monsieur le Président, ainsi que l’Association que vous présidez, de m’avoir fait l’honneur de m’inviter. Cet honneur est double, car outre le plaisir que j’éprouve d’avoir à parler devant des bibliothécaires, une autre chose m’a attiré ici en agenais... Je me sens ici comme une sorte de moinillon en pleine papauté, dans la mesure où, vous le savez, Agen est une des capitales du rugby, sport que j’ai pratiqué moi-même pendant 25 ans.

Il m’a été demandé de réfléchir au sens de l’action culturelle en BDP... La question me trouble un peu et je ne suis pas sûr d’avoir ici quelques éléments de réponse ; mais, comme tout bon philosophe, j’essaie de comprendre la question.

Si la question se pose, c’est que le métier que vous faites et l’acte de lecture que vous essayez de promouvoir ont perdu de leur évidence. Il n’y a plus d’évidence en effet : dans une bibliothèque, quelle que soit sa forme, quel que soit son lieu, on ne fait pas que lire. Ou plutôt on y lit, mais d’une autre manière. On ne fait pas non plus qu’y échanger des livres. On ne sait plus très bien ce qu’on y fait.

On y fait sûrement quelque chose. Mais on ne sait ni comment, ni pour qui on le fait. La question posée recouvre en fait une crise d’identité. Cette crise d’identité est sans doute beaucoup plus large et beaucoup plus profonde qu’elle en a d’abord l’air.

Les trois gestes cumulés que constituent l’échange, le prêt et la lecture, dans un lieu public de service, sont parmi les gestes fondateurs de la république. Ces trois actes cumulés sont constitutifs de ce qu’on appelle l’éthique politique de la république. La république autorise l’émergence d’une des grandes obligations vertueuse de la vie publique ; elle est constitutive de ce qu’on appelle le vivre ensemble qui permet à chacun d’écouter plusieurs autres voix que la sienne, qui permet de sortir de sa propre situation, de se libérer des cantonnements que constitue la naissance.

La bibliothèque publique, en tant qu’elle permet d’écouter la voix des autres, permet aussi de se mettre à la place d’autrui, et, par ce déplacement, par cette décentration, par cette excentration, permet aussi d’exercer ce qui définit la citoyenneté, c’est-à-dire la capacité de juger du tout, d’en décider, et donc de légitimer.
Cette rencontre avec l’autre, pour sortir de soi (ce qui s’appelle d’ailleurs proprement exister), possibilité en est donnée par la bibliothèque. La bibliothèque nous permet donc de sortir de nous-mêmes, de nous distancier de nous-mêmes, de rencontrer l’autre et d’exercer cet acte majeur qu’est le jugement.

Cette fiction motrice, cet idéal moteur (qui permet de se réaliser sans être pourtant jamais pleinement réalisé) sont au cœur de la politique. S’interroger, comme vous le faites sur ce qu’on fait vraiment en bibliothèque, sur le métier qu’on y exerce, cela n’est pas une question mineure. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une question technique, ce n’est enfin surtout pas une question professionnelle...
Je m’autorise à vous dire que de même qu’il ne faut pas laisser la guerre aux militaires, il ne faut pas laisser le problème des bibliothèques aux bibliothécaires. Car cette question touche au centre de l’existence politique.

Que fait-on dans une bibliothèque ? Dans quelle bibliothèque ? Par la médiation de quel métier, de quel bibliothécaire ? Je me permets de répéter ici ce que j’ai déjà dit devant des médecins, puis devant des climatologues : le malade n’est peut-être pas celui qu’on croit...

Pour répondre à cette question, j’aimerais vous fournir quelques éléments de réflexion. Ceci va prendre des allures de cavalcade, compte tenu du temps qui m’est imparti. Je voudrais maintenant saisir les métamorphoses techno-politiques de la lecture et du lecteur qui induisent nécessairement les métamorphoses de la bibliothèque publique, elles-mêmes consécutives à une métamorphose du vivre ensemble.

Je vous propose donc d’analyser les révolutions techno-politiques qui ont constitué et qui constituent l’acte de lecture dans une bibliothèque, dans un lieu public donc, guidé, dirigé, organisé par un métier très étrange, et pour certains très inattendu, qui est le métier de bibliothécaire : métier de passeur, de médiateur, de transmetteur, de dynamiseur, disiez-vous tout à l’heure, de dynamiteurs, selon certains. Je vous propose d’examiner trois révolutions : celle du codex, celle de l’imprimerie, celle du numérique.

Du codex naît la bible, le Livre avec un grand " L ". Se faisant naît l’auteur de la bible : dieu. Dans ce cadre-là, l’acte de lecture est un acte de prière. La lecture priante est une écoute obéissante (étymologiquement, écouter c’est obéir). Ecouter la voix, c’est soi-même trouver sa propre voie. Mais pour bien obéir, bien écouter la voix, celle de l’auteur, pour pouvoir être un bon auditeur (la dimension de l’audition est ici majeure), autour du codex est générée une institution qui conseille, qui dirige, qui guide l’auditeur du souffle divin par lequel chacun peut saisir le sens de son existence et accomplir les finalités que l’auteur de la grâce a inscrites dans l’ordre naturel de sa création. Cette institution, c’est l’église. C’est elle qui engage sur la bonne voie et qui permet de réaliser une vie bonne, une vie excellente. Il n’existe qu’un seul livre qui a tout dit, qui l’a dit une première et dernière fois, et qu’il s’agit de répéter en priant.

La matrice monastique de la voix, qui permet l’écoute du sens va donc favoriser non pas le lecteur, mais un élu : l’élection, la grâce de l’élection de celui qui écoute bien et qui sera donc sauvé.
Par la création, l’homme se définit comme celui qui a le pouvoir d’obéir à son propre conseil ; il y obéit en écoutant le souffle qui lui permet d’entrer dans le conseil secret de dieu. Cette liberté d’écoute et d’obéissance requiert, pour ne pas errer, pour ne pas vagabonder dans d’autres voies, sur d’autres parcours, d’être dirigé par des instances de services ecclésiales, des institutions de conseil lectoral : notre mère l’église... Hors cette filiation, point de transmission, point d’élévation, point de pays, de terre, point de salut.

Dans ce cadre-là, la lecture est prière, écoute de la vocation. Elle est le fondement du contrat social théologico-politique, par lequel l’homme accomplit son humanité en accomplissant les fins que dieu a inscrites dans l’ordre naturel qu’il créa par son souffle. Voilà la première grande matrice qui est toujours très active dans l’acte de lecture. Il y a une forme de lecture qui est une forme de prière.

Avec l’imprimerie naissent les livres, c’est aussi la naissance des voix, des auteurs. S’il n’y plus d’auteur, plus de texte, plus d’être suprême, plus de classe universelle qui dise le tout en un, il y a désormais des livres, qui sont plusieurs, dont aucun n’a le privilège ontologique de dire le tout et de détenir l’unité ou l’unicité du sens. Avec l’imprimerie naît donc la pluralité des sens.

Il n’y a plus dès lors, autour de ces livres, d’assemblée, plus d’église. Il y a alors nécessité de constituer de manière un peu artificielle des rassemblements : des rassemblements ordonnés permettant de se diriger, à l’aide de fichiers, d’inventaires, de classifications, de catalogues, de s’orienter dans des bâtiments conçus à cet usage. Ce rassemblement de tous les livres, c’est cela, la bibliothèque.

La définition de cette bibliothèque est de ne rien exclure, hormis ce qui ne peut entrer dans un catalogue, ce qui résiste à toute classification. En droit, il n’y a pas de livre hors la bibliothèque qui se définit comme la matrice même de la pluralité.
L’acte de lecture n’est désormais plus une prière, il n’est plus une érudition, c’est un acte d’intelligence critique. Intelligere signifie faire le lien entre les choses, relier. L’acte de lecture dans une bibliothèque permet à l’esprit sain de n’être plus forcément saint, mais de relier, rapporter, comparer, circuler, se déplacer au sein d’une pluralité de lectures.
Du rassemblement de tous les livres émerge le lecteur. Le lecteur a la charge de produire des auteurs, qui n’existent que parce qu’il y a un lecteur. Tout à l’heure, c’était l’Auteur qui produisait le lecteur, c’est maintenant, dans la bibliothèque, le lecteur qui produit l’auteur et particulièrement ce qu’on appellera plus tard le grand auteur.

De cette maîtrise qui nous permet de discriminer, de juger les auteurs, va émerger la pensée, qui requiert de lire le savoir, pour parvenir à se diriger dans l’espace ouvert des connaissances, des perceptions, des cultures, sans que jamais une unité, une totalité soient fournies par la bibliothèque, qui, par définition, est publique, universelle et ouverte. Une bibliothèque close, privée, n’est plus une bibliothèque.

Émergent donc maintenant des institutions qui vont conduire, guider le lecteur et le transformer non pas en un élu, mais en un électeur. Du lecteur naît l’électeur. Dès qu’il n’est plus de livre absolu, dès lors qu’il n’est plus de livre capital, il n’y a plus d’église. Vont donc entrer en scène d’autres institutions : l’école, l’encyclopédie, la langue, la nation, l’état, plus techniquement, la statistique (étymologiquement, la science de l’état qui permet de lire sa situation) et, en continuité, ce qu’on appellera plus tard (mais on ne sait plus très bien ce que c’est) le socialisme. Ce sont là les instruments médiateurs de ce qu’on peut appeler le conseil de lecture, pour savoir juger en souverain des obligations politiques constitutives du vivre ensemble que définit la république.

A partir de ce moteur, la causalité de l’acte de lecture est une formation qui génère ce qu’on appellera un citoyen. Cette action lectorale permet de constituer un nouveau contrat de lecture. La lecture de l’intelligence extensive, pluralisée, est le fondement du contrat politique, républicain, laïque, public. L’humanité fraternelle, et non plus charitable, engendrée par le même père qui est au fond elle-même, c’est-à-dire l’ensemble des œuvres, le grand récit pluriel par lequel l’humanité raconte sa propre histoire, en racontant les accomplissements de son devenir. Dans ce cadre, le contrat social est absolument constitutif de l’acte de lecture dans une bibliothèque.

Nous sommes ici au cœur de la grande fiction motrice de la bibliothèque, du lecteur, de l’électeur, bref de ce qu’on appelle la république. L’un de ces moments clé est évidemment l’Encyclopédie qui nous fait découvrir ce qu’est la machine de lecture par quoi chacun peut juger du tout par l’intermédiaire de médiations que l’Encyclopédie va constituer elle-même en tant que telle et je vous renvoie ici volontiers aux articles bibliothèque, bible, lecture, lire, lecteur, électeur et autorité. Cette problématique s’amorce dès le milieu du XVIIe siècle, avec un libertin érudit, Gabriel Naudé, l’inventeur de la Bibliothèque Mazarine, premier théoricien, auteur d’un Advis pour dresser une bibliothèque [1], qui fut conseiller politique de Richelieu et de Mazarin.

Une autre clé de la grande noblesse de la fiction motrice de la république se trouve chez Eugène Morel, qui, mauvais romancier, est pourtant un remarquable bibliothécaire, totalement repoussé par ses pairs d’ailleurs. " La bibliothèque a pour but, selon lui, de transformer le lecteur isolé, enfermé dans ses partis pris, ses intérêts, en électeur connaissant les causes et les faits, capable de juger... Groupons-nous, dit-il, et demain le genre humain pourra lire des aristocrates à trois sous et des anglais à six, des revues à vingt, dans ce palais de lecture qui doit devenir un magasin de renseignements public accessible à tout citoyen, aussi bien le pauvre diable, le monsieur retiré des affaires, l’étudiant, le pilier de café, le savant, le technicien, l’ouvrier éreinté. [2] "
La bibliothèque publique, libre d’accès, active, délivrée de ses livres que souhaite Eugène Morel, une bibliothèque nomade aussi, doit pouvoir s’adresser partout à tous.

La troisième révolution est celle que nous vivons avec l’informatique dans la société de services que nous connaissons. Quel est, aujourd’hui, le contrat social de lecture ? Contrat social qui, souhaitons-le, serait constitutif d’une république, mais surtout d’une démocratie.

Cette fiction motrice de confiance et de croissance subit aujourd’hui une révolution au cours de laquelle le livre lui-même se métamorphose par le travail intellectuel du lecteur qui transforme le livre en transformant sa propre lecture.
Les techniques de l’intelligence artificielle rendent désormais visibles, lisibles, les procédures de fonctionnement du livre, les modalités de son organisation, l’amplitude de ses corrélations ; en quelque sorte, les dieux ne sont plus dans le livre, ni dans les livres, mais hors d’eux, c’est-à-dire dans les machines de traitement du texte qui transforment le livre, la lecture, le lecteur.
Ce qui change, c’est d’ailleurs moins le livre en tant que tel, que le travail sur et avec le livre qui cesse d’être une œuvre close, figée et qui se transforme désormais en texte.

Par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, le livre disparaît en se multipliant sous ses lectures. Sa réduction technographique par l’intermédiaire des traitements de texte informatiques en augmente les usages et les pluralise, contrairement à la vulgate déploratrice, qui nous dit qu’il n’y a plus de lecture, qu’il n’y a plus de lecteurs... Les usages des textes sont aujourd’hui évidemment hétérogènes et intotalisables. On ne peut les unifier, comme on les unifiait sous la prière ou encore sous l’Encyclopédie.

Promu matériau d’information multiple, le livre se dématérialise comme œuvre d’un auteur sacralisé pour devenir un objet de travail, un instrument de conseil, un outil de formation. Ce n’est donc plus dans la création de l’auteur, qui conservait toujours une dimension divine (le grand auteur est encore un créateur, un dieu, qui connaît le grand souffle de l’inspiration, qui n’est certes plus l’auteur de la grâce, mais qui a la grâce de l’auteur), mais dans le travail du lecteur que s’opère une métamorphose des textes qui fait que le livre et sa lecture, acquièrent une multi-fonctionnalité. Les livres, leurs lectures, leurs lecteurs, connaissent en effet la subversion de l’hypertexte et du multimédia. Les traitements informatiques du savoir bouleversent l’économie du savoir-livre et donc la politique médiatrice de ce savoir-livre.

Selon des protocoles désormais instrumentés d’investigation, de combinaison, d’interpellation, une lecture interactive, inter-structurée, multi-fonctionnelle, libère les puissances de la causalité lectorale. Une intelligence désormais extensive lève les contraintes de lisibilité linéaire en multipliant les liens inter-textuels.
La bibliothèque virtuelle et numérique qui commence à s’ouvrir, loin d’invalider la matrice bibliothécaire que vous avez eu la charge d’installer, au contraire, en radicalise les potentiels. Elle en augmente les puissances. Il ne faut pas moins de bibliothèque ; il en faut plus ; mais il en faut sans doute aussi autrement.

La bibliothèque virtuelle multiplie en effet pour chacun les pratiques de lisibilité et les instruments de textualité qui confèrent aux intelligences documentaires et monumentaires une puissance exponentielle. Le service de conseil s’en trouve dès lors propulsé et donne alors au métier de bibliothécaire un nouveau rôle : un rôle d’expertise et de conseil pour devenir, j’ose le dire, un des axes majeurs du développement culturel et politique futurs.

Qui peut rendre ce service ? Quels en sont les problèmes ? Pour le dire autrement, quelle nouvelle liturgie devrons-nous inventer pour instituer un nouveau contrat politique de lecture ? Liturgie, je le rappelle, signifie étymologiquement service public...

J’ajouterai que cette révolution informatique est contemporaine d’une révolution industrielle décisive qui fait de la société une société de services. L’un des grands services sera sans doute le service de la lecture sous-tendu par les dimensions que je viens d’évoquer.

Avec le virtuel, naît un sur-lecteur dans une sur-bibliothèque. La bibliothèque est plus qu’une bibliothèque, elle est sans doute autre chose qu’une bibliothèque et c’est ce par quoi elle est sans doute la clé du futur que j’évoquais à l’instant.
Dans cette sur-bibliothèque, tout est à disposition, tout est accessible, dès lors que votre ordinateur est connecté sur Internet. Toutes les modalités de la recherche, de la requête pour trouver ce que souvent on ne cherche pas et pour chercher ce que souvent on ne trouve pas, sont apparemment plus faciles, plus directes, plus rapides. A chacun son encyclopédie ; à chacun sa bibliothèque où, comme disait Montaigne, être à soi, entre soi. Il n’y a dans ce monde dématérialisé et délocalisé qu’est la bibliothèque virtuelle du sur-lecteur, apparemment plus besoin d’institution... Plus besoin de médiateur... Plus besoin de bibliothécaire... Chacun est à soi-même son propre bibliothécaire. Dans cette immédiateté, il n’y a, semble-t-il, plus de politique.

Immédiateté, oralité, multiplicité... Nous sommes de nouveau dans l’état de nature dont nous savons qu’il est double : état idéal de l’immédiateté, de l’indépendance absolue, du rapport direct avec l’objet ou état de guerre de tous contre tous... Il n’y a plus d’unité, plus de collectif, plus d’existence politique. Avec le pouvoir du lecteur dans la bibliothèque numérique augmente aussi la solitude de ce lecteur, sa responsabilité pour déterminer ses parcours, ses élections, ses sélections.
Pour éviter l’état de guerre, pour éviter l’isolement, où sont les équipes, où sont les équipements, où sont les équipages pour entreprendre et conseiller ce qu’on appelle aujourd’hui une navigation... de haute mer ?

Quand on navigue en bricolant, nous en avons tous fait l’expérience, on risque la noyade ! En l’absence totale de filtre, de criblage, d’archive, de mémoire, le temps d’adaptation est long ; aucune culture de l’usage ne permet de le raccourcir : il n’y a pas de formation de tradition, il n’y a pas d’apprentissage, pas d’enseignement pour créer des liens.
C’est cette capacité à créer des liens solides qui me paraît être aujourd’hui la nouvelle fonction bibliothécaire, liens commutatifs, transitifs...

Dans notre bricolage naïf, nous subissons en fait des contraintes silencieuses très lourdes : les contraintes de l’accès à l’information. Cet accès exige beaucoup de compétence de la part du lecteur, ce qui, après l’illettrisme risque de générer l’illectronisme. Par l’intermédiaire des moteurs de recherche, des systèmes d’indexation, des portails d’accès, nous sommes soumis à un formatage très prescriptif des données, comme des circulations. Dans la multiplicité des liens par lesquels nous entrons dans un réseau, nous subissons un traitement... dans tous les sens du terme : médical, militaire, économique. Au long de tous ces intermédiaires de l’information, se délivre une économie normative silencieuse, dont il me semble que nous devons ne pas être dupes et dont nous devons nous rendre maîtres. C’est là, je pense l’une des responsabilités actuelles du métier de bibliothécaire.

La notion de réseau est double. Le réseau a un sens positif : c’est le réseau amical, c’est l’ensemble des relations, des liaisons (dont certaines sont certes parfois dangereuses et même fatales). Il y a un autre sens : celui du filet, qui nous fait littéralement venir dans les mains d’une mafia. Il est donc essentiel de savoir dans quels réseaux nous entrons. Cette multiplicité des liens, si elle délivre des accès peut aussi se constituer en obstacle et paralyser les accès à l’information, contrairement à l’illusion véhiculée par l’idéologie informatique.

La question se pose de l’autonomie, de l’individuation de procédures d’accès à la lecture. Il faut, pour ne pas aller là où nous ne voulons pas aller, pour aller autant que possible, là où nous souhaitons nous rendre, un nouveau gouvernail ; ce gouvernail, c’est, étymologiquement, la cybernétique.
Le sur-lecteur que nous sommes devenus a besoin d’une sur-personne, pour employer le vocabulaire de Gaston Bachelard, pour constituer le sur-moi positif de la cité culturelle que peut devenir la bibliothèque virtuelle.

Dans ce méta-objet que devra devenir la sur-bibliothèque, on nous invite à butiner d’un site à l’autre, mais attention aux piqûres... On nous invite à faire du surf : nous ne sommes pas si loin de l’Atlantique, allez voir les surfeurs, c’est un sport de haut niveau... Le surf sur Internet est lui aussi très sélectif ! L’emploi de ces outils nécessite un entraînement, une préparation, et une forme de haut niveau.
Il s’agit évidemment d’inventer de nouveaux métiers de médiation pour permettre de se diriger, de contrôler, de participer activement à l’augmentation de soi, pour toujours se poser au-dehors, conformément à l’existence dont nous avons parlé tout à l’heure.

Il me semble que nous vivons aujourd’hui intensément une crise profonde de la culture, de l’institution culturelle. Nous avons à inventer les outils politiques de cette culture, à inventer un nouveau contrat social de la lecture. C’est dans ce cadre que vous êtes invités à réfléchir ici... J’ai été frappé, en lisant les documents que m’a transmis votre Président, par la modernité de la question que vous posez à partir de votre pratique en BDP. Vous me semblez aux prises avec la nécessité d’un renouvellement stratégique du métier de bibliothécaire désormais pluralisé, dans la mesure où il doit affronter la pluralité des lectures, la pluralité des lisibilités, la pluralité des intelligibilités.

Cette crise de la culture est également une crise de la citoyenneté démocratique. Comme toute crise, elle peut être mortelle ; elle peut être aussi extrêmement productive. Votre métier n’est pas nécessairement menacé de pulvérisation par la prise en charge des pratiques hétérogènes qu’induisent les usages des nouveaux outils de la culture. Il ne s’agit pas d’essayer des les unifier ou des les totaliser sous une seule forme de lecture, mais sur une pluralité d’actions. La lecture, me semble-t-il, n’est plus un acte solitaire : c’est une action culturelle.

L’emprise territoriale des BDP¨, si je la perçois correctement, me semble avoir plusieurs vertus : elle met en relation de multiples interlocuteurs, des élus, des techniciens, des bénévoles, dans l’élaboration de lieux de lecture en tant que tels. Elle anticipe les problèmes de la démocratie culturelle qui nous fait passer du monumental au documentaire, de l’informatif au formatif, de l’animation aveugle à l’individuation des pratiques.

Il existe également des illusions dont il convient de se méfier : il s’opère, aussi bien à l’intérieur des bibliothèques que de vos métiers, une mutation profonde, corollaire d’une mutation tout aussi profonde dans le tissu social et politique de notre pays, particulièrement dans ce qu’on appelle le rural.

Le rural, d’une certaine façon, n’appartient plus à la paysannerie et le discours sur les racines et l’enracinement mérite notre suspicion... Les habitants, les élus, appartiennent aujourd’hui à la sphère de la rurbanité, ce qui redéfinit largement les pratiques culturelles et les modes d’accès à la culture.

L’avenir, dans une certaine mesure, vous appartient à vous, les bibliothécaires... Dans le passé et par l’importance du livre dans notre culture, vous avez conçu le monde comme une bibliothèque. Avec la libération du texte et de ses usages que permet la numérisation, il vous revient sans doute d’aider à concevoir l’avenir bibliothécaire du monde.


Question à Robert Damien

Jean-Noel Pancrazi

Vous évoquez la création nécessaire d’une nouvelle liturgie... Je redoute, pour ma part, une sorte de dictature du virtuel, devant lequel chacun et, si je vous ai bien compris, le bibliothécaire devrait s’incliner.

Autre question : la lecture n’est-ce pas au fond l’inverse de l’amoncellement de la documentation que vous décrivez ? La lecture, n’est ce pas la soustraction, l’apprentissage de la perte, l’oubli du savoir dans le cours même de la lecture ?

Robert Damien

Nous sommes en présence d’une révolution technique ; il convient, non pas de se laisser dominer par elle, mais bien de la maîtriser. Ce qui m’intéresse, c’est que rien ne soit exclu. Pour permettre autant de potentialités que possible, il faut dominer ce qui n’est bien sûr qu’un outil. Les monopoles prescriptifs des accès sont un réel danger pour l’avenir de la pluralité... La maîtrise de ces accès est donc une mission majeure du service public. L’usage de la lecture, ensuite, n’a rien de normatif et relève évidemment, j’en suis d’accord avec vous, de la liberté de chacun.

Stéphanie Visage

Le formatage que vous décrivez et auquel est soumis l’usager d’Internet me semble exister tout autant pour le lecteur du livre. Le rôle de l’action culturelle n’est-il pas précisément d’aider le lecteur à s’extraire de ce format en promouvant des extériorités possibles : petits auteurs, maisons d’éditions marginales, formes non usitées...

Robert Damien

Il s’agit sans doute de pratiquer des sorties de soi, par la possibilité d’une multiplicité et d’une liberté de pratiques.

Didier Guilbaud

L’actuel intérêt pour la lecture à haute voix, ne nous ramène-t-il pas aux premiers usages de la lecture ?

Robert Damien

Sûrement... Les nouvelles pratiques de l’oralité publique sont un bel exemple. Elles signifient sans doute l’emploi de pratiques anciennes, presque disparues, dans de nouvelles perspectives de socialité. L’oralité n’est pas l’action exclusive de celui qui parle ; elle est également la pratique de celui qui écoute... Il y a là une réciprocité active féconde.

Véronique Forcet

Dans la problématique de la bibliothèque virtuelle, comment voyez-vous le lieu qu’est la bibliothèque ?

Robert Damien

Longtemps les bibliothèques ont été dépendantes et inscrites dans d’autres lieux que les leurs : hôtels, séminaires, monastères, châteaux... Aujourd’hui la bibliothèque est un lieu public propre. Il est bon que la bibliothèque, en tant qu’institution ait des murs, car l’institution institue : elle contribue à tenir en ordre, à tenir droit, à tenir debout.
Mais l’institution n’a de valeur instituante que si elle permet les circulations. S’il s’agit d’une institution figée, stéréotypé ou enfermée dans des actes prescriptifs, l’institution s’épuise et meurt. Une institution qui est vraiment un lieu public de circulations et d’échanges est un lieu à l’intérieur duquel il est possible d’être différent de soi-même et d’entendre différentes voix. Voilà, à mon sens la définition de l’institution publique. Cette institution dans le cours même de ce mouvement est normative : elle n’est pas normalisatrice, mais elle crée des normes. Depuis une vingtaine d’année d’ailleurs, les bibliothèques connaissent une révolution architecturale qui traduit cette fonction publique d’échange. De ce point de vue, il me semble que les bibliothécaires ont anticipé les exigences de la révolution citadine et citoyenne.

Annie Fisseux

En marge de votre intervention, pouvez-vous nous éclairer sur ce que serait l’action culturelle ?

Robert Damien

Une action, l’action en soi, cela n’existe pas. L’action c’est toujours un système d’actions, un enchaînement. On est fondé à parler de logique d’actions, dont l’intelligence permet de lier, de relier l’une à l’autre. Cette chaîne intelligible, c’est précisément la culture. Le métier ne consiste pas à faire des actions, de bonnes actions qui seraient au fond un activisme charitable, le métier consiste à créer des liens entre les actions. L’action n’existe que par le contexte dans lequel elle s’insère et qu’elle contribue à transformer. La bibliothèque est moins le lieu du livre que le lieu des liens dont les livres sont le prétexte. L’acteur, c’est d’ailleurs moins le bibliothécaire que ce qui agit dans le dynamisme même des liens. Si l’institution a besoin du lieu, la dynamique du lien libère d’ailleurs l’institution de cette localisation : le territoire, étymologiquement, c’est la terreur, le terroir, c’est aussi bien une prison. La mythologie du terroir est suspecte ; elle peut bien être celle de l’enfermement et de la limitation. L’action culturelle serait ce qui libère de la proximité physique par la génération de liens productifs d’acteurs.

Dominique Lahary

Pour revenir au début de votre exposé qui nous plongeait dans les racines religieuses de la lecture, en vous écoutant, je me faisais cette réflexion, que beaucoup se sont sans doute également faite, que la lecture publique française est catholique : elle est extrêmement prescriptrice. La lecture publique anglo-saxonne serait plutôt protestante. Je crains fort qu’Internet ne soit protestant et qu’à vouloir le catholiciser, on s’y épuise totalement.

Robert Damien

Votre remarque est d’une grande finesse sous son apparence provocatrice. Catholique, cela nous renvoie à l’universel. La religion catholique est catholique parce qu’elle se dit universelle...

Quel est le régime actuel de l’universel ? Comment concevoir aujourd’hui un universel qui, précisément, ne soit pas catholique ? Comment concevoir un rapport à l’universel qui ne soit pas inscrit dans l’idée de l’unité et de la totalité ?
Telle est la question du catholique : il n’y a d’universel que parce qu’il y a un dieu unique, donc un livre unique. Mais il n’y a plus de livre unique, de même qu’il n’y a plus de classe universelle. Nous avons pourtant besoin d’universel, nous avons besoin de ce qui vaut en tout temps et en tout lieu... et la littérature est une des grandes incarnation de l’universel. La question, pour nous, aujourd’hui, revient à penser un régime politique de l’universel qui ne soit pas sous l’égide d’une totalité ou d’une unicité meurtrière. C’est toute la question de la démocratie dans laquelle tout singulier a le droit absolu de s’affirmer. C’est la question du pluralisme cohérent [3].
Internet, dans la mesure où il délocalise, présente le risque, majeur, de dématérialiser, de désintitutionnaliser et de ne fournir l’universel que sur le mode du singulier, du particulier, du protestataire, de l’individuel. Avec Internet, où est le collectif ? Où est l’existence commune ? Où est le sens commun ? Comment trouver un sens commun qui ne relève pas d’un sens unique ?

Notes

[1] Note de l’éditeur : Gabriel Naudé (1600-1643) : Advis pour dresser une bibliothèque (1627).

[2] Note de l’éditeur : Eugène Morel (1869-1934) : Bibliothèques, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes.

[3] Note de l’éditeur : Gaston Bachelard, Le pluralisme cohérent de la chimie moderne. Vrin, 1932.

 

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